Portrait de supporter : Paul Cometto, "le pire baptême de feu possible en tant que capo"

Publié le 12 mai 2020 à 09:00 par Emmanuel Davila

Au Stadium ou ailleurs, des milliers d’hommes et femmes aiment le TFC. Durant les prochaines semaines, la rédaction du site LesViolets.Com va vous les présenter. Septième édition avec Paul Cometto, capo des Indians pendant près de dix ans.

Comment es-tu devenu capo des Indians ?
"Je l’ai surtout été entre 2003 et 2011, et quelques autres fois après ça, pour dépanner. Ça s’est finalement fait assez vite. Matthias, qui était le capo à l’époque, ne pouvait pas toujours être là, pour des raisons professionnelles. Du coup, la première fois, j’ai fait ça à l’arrache, je n’avais même pas réfléchi avant de monter. Ce n’est vraiment pas un exercice facile quand on n’est pas préparé. Ce jour-là, on joue Auxerre au Stadium et on se retrouve menés 2-0 après 20 minutes de jeu. C’est le pire baptême de feu possible, tout le monde est dégoûté d’emblée et il te reste plus d’une heure à meubler derrière. C’était la saison où on venait de remonter en Ligue 1, on enchaînait défaite sur défaite pendant les premiers mois. Ça demandait d’avoir des ressources."

On imagine qu’à l’époque, les joueurs étaient plus proches du kop qu’aujourd’hui, non ?
"On était plus proches de ces joueurs, oui, notamment ceux qui étaient présents depuis le National, ceux de la génération Pitchouns. Mais ce n’est pas du tout comparable avec le contexte actuel. Cette année-là, en 2003-2004, si le club était descendu, on aurait été dégoûtés, mais on n’en aurait pas voulu aux joueurs. On se connaissait. Et puis l’équipe a très peu bougé pendant quelques années, elle a gardé le même noyau de joueurs, avec des mecs comme Revault, Prunier, Fauré…"

Tu vas toujours au stade régulièrement ?
"Non, puisque j’habite à Paris maintenant. Mais je vais quand même souvent voir des matchs du TFC, à Toulouse ou à l’extérieur. Je vais voir une dizaine de matchs par an."

Le mouvement ultra est assez mal vu par les instances du foot français, et même par une partie des amateurs de foot. Qu’en penses-tu ? Est-ce que ça a toujours été le cas ?
"Ce n’est pas nouveau et c’est même probablement bien mieux qu’avant. D’abord parce que les ultras communiquent mieux sur ce qu’ils font. Il y a 20 ans, quand tu parlais des ultras, tout le monde te répondait hooligans. Certains médias continuent à faire cet amalgame, mais c’est devenu très rare.

Il y a des pays où la question des ultras semble moins se poser, notamment en Allemagne, où ça se passe bien...
Plus que la question des ultras, je dirais que c’est celle des supporters qui compte. C’est très différent en Allemagne. Les supporters sont plus impliqués dans la vie du club. À Hambourg, par exemple, les supporters viennent en nombre et prennent part à certaines décisions, ils votent. Le dialogue est plus efficient. L’Allemagne est aussi un pays de consensus, ça permet de voir des clubs avec moins de conflits. Les ultras existent depuis plus longtemps en France qu’en Allemagne, mais le terrain y est plus fertile pour les supporters. Si les stades sont pleins là-bas, c’est aussi pour ça."

S'agissant de l'arrêt du championnat, le choix d’établir le classement final sur la seule base des matchs joués te semble-t-il être le plus juste ? Que pensais-tu de l’hypothèse d’une saison à 22 ?
"Il n’y avait peut-être pas besoin de se précipiter pour trancher, on aurait pu envisager d’autres scénarios plus tard. Prendre une décision fin mai, techniquement, ça aurait changé quoi ? Après, à 20 ou à 22, il n’y a pas de bonne solution. Nous concernant, rester dans une Ligue 1 à 22, c’était une mauvaise échappatoire. C’aurait été pire encore l’an prochain. On aurait eu la culpabilité de n’avoir rien à faire là, avec toutes les chances de terminer 22ème. On aurait vécu un calvaire de plus."

Notre site a dévoilé la lettre adressée par Sadran à la LFP, dans laquelle il se dit prêt à un recours judiciaire. Est-ce légitime de sa part ?
"Oui, n’importe quel club aurait fait ça. Laurent Nicollin (président du club de Montpellier, NDLR) qui le critique, c’est très facile. Même si on était déjà sûr de descendre, le club va perdre beaucoup d’argent, avec les matchs pas joués et la perte des droits télé. Sadran fait ça pour négocier un accord financier. Après, si ça part en bataille judiciaire, ce sera très pénible. La dernière fois qu’on a fait ça, en 2001, avec l’histoire des faux passeports, ça s’est très mal passé. Ça va achever les supporters."

Finalement, la crise souligne aussi la grande dépendance des clubs aux droits télé.
"Moi qui suis professeur en école de commerce – prof de stade, pour résumer – je dis toujours à mes élèves en introduction que le stade est un des seuls outils qui permettent à un club d’éviter les risques financiers aléatoires, comme la télé-dépendance. On a un modèle qui ne marche pas. Le problème, dans le foot, c’est que si tu gagnes 50 millions, tu en dépenses 55 parce que tu réinvestis tout dans les joueurs, les salaires, les commissions. Qui vit comme ça dans la réalité ? Là, avec un mercato au ralenti et des clubs en déficit, certains pourraient potentiellement faire faillite. Le football se trouve pieds et poings liés aux revenus télé, avec des salaires mirobolants à assumer."

Cette saison en Ligue 2, probablement toujours avec Sadran, comment la sens-tu ?
"Pour moi, c’est le début d’un séjour à moyen-terme en Ligue 2. Le club est dans un état épouvantable à tous les niveaux et l’effectif manque de tout. On arrive avec beaucoup de jeunes, et encore, on risque d’en vendre certains. Les joueurs ne connaissent pas la Ligue 2. On va devoir recruter, mais on n’a pas le staff pour recruter, on n'a même pas de directeur sportif… Et puis, dans quel état d’esprit est-on ? Qui sera le coach ? La Ligue 2, c’est un bourbier, on va tomber dans des traquenards, avec des joueurs plus physiques que techniques. Pour les jeunes, c’est le pire. Je pense qu’on peut même lutter pour le maintien. Caen et Guingamp, qui sont descendus l’an dernier, ont dû batailler."

Il faudrait donc de grands mouvements dans l’effectif, et la question de l’avenir de joueurs comme Reynet, Dossevi ou Saïd se pose…
"Ce sont de gros salaires. Vu leur saison et l’état des finances des clubs, ils seront difficiles à vendre. Saïd, hormis s’il part au Moyen-Orient, je ne vois pas… Ou alors, il est prêté avec option d’achat. Je ne suis pas sûr que ces joueurs veuillent aller en Ligue 2 et qu’ils soient de bons joueurs pour ce championnat. Le pire, c’est des joueurs pas motivés. Mon avis, c'est qu’en 2016, quand on se maintient par miracle, si on était descendu, on aurait eu plus de chances de remonter. Les joueurs avaient l’état d’esprit, avec des mecs au milieu comme Blin, Bodiger, Somalia…"

Es-tu favorable à une vente, et que penses-tu de l’hypothèse Chien Lee ?
"J’avais dit en janvier dans une interview que, de toute façon, il n’y a pas d’autre issue, plus d’autre option plausible. Il n’y a plus d’envie dans le club, ça fait des mois, voire des années que ça se voyait. Pour la rumeur Chien Lee, elle est fondée, mais je ne sais pas si elle ira au bout. Avant la crise, je me disais que ça ne pourrait de toute façon pas être pire qu’aujourd’hui. Si on regarde la stratégie actuelle du club, il y a la volonté de pérenniser le TFC avec sa formation et la vente de ses jeunes joueurs. Avec Chien Lee, ce serait du trading de joueurs, avec l’idée d’en tirer des revenus. Si on regarde ça schématiquement, les deux modèles ne sont pas extrêmement éloignés. Mais ça, c’est quand tout va bien. Si ça va mal, je ne sais pas comment ça fonctionne. On a des exemples de clubs rachetés par des propriétaires voulant faire la même chose qui sont assez inquiétants, comme à Bordeaux. Et avec la crise actuelle, est-ce souhaitable de se lancer dans cette voie ? Ce qui m'interroge aussi, c'est que la municipalité reste muette sur le dossier de la vente, comme si l'image du TFC n'avait pas d'impact sur la ville. On peut toujours parler du Stade Toulousain, mais avoir un club de foot qui est la risée de la France entière, ça touche la ville. Pendant le rachat du club par Sadran, Baudis était intervenu."

Tu as été capo pendant les belles années du TFC version Sadran. Comment expliques-tu que la situation se soit à ce point dégradée, surtout depuis 2014 ?
"Pour moi, la fracture est bien antérieure. Je dirais que ça commence en 2008. C’est là que Sadran commence à changer."

Tu l’as senti toi-même dans ton rapport avec lui et les membres du club ?
"Oui, et je peux même t’étayer mon propos. Quand il est arrivé, Sadran était dans une optique de croissance économique, avec un projet à développer. Il a eu beaucoup de chance, les planètes se sont alignées, notamment l’année où on accroche la Ligue des Champions. Je me rappelle très bien d’une vidéo, qui a aujourd’hui disparu des internets, où Sadran parle aux partenaires du Tèf au mois d’août lors d’un dîner et déclare clairement que l’objectif est de pérenniser le club dans les cinq premiers. Puis il y a la saison calamiteuse qui suit celle de la troisième place, parce qu’on était en surrégime. Du coup, le club, qui avait dû augmenter pas mal de contrats, se trouve exsangue. Sadran renfloue, fait des avances. Là, il a vu les risques et l’instabilité du foot, du sport, et il a commencé à changer tout doucement. À l’époque, le club avait plein de projets, du genre TFC Land, pour animer le Stadium. Quoi qu’on pense du truc, c’est un marqueur intéressant quant au fait que Sadran avait des projets de développement. Finalement, il a rangé tous ces projets et progressivement pris du recul. Après ça, ça vivote, l’élan Pitchouns se tarie, il n’y a pas trop de ressorts. Bien sûr, le déclin du club a plusieurs causes, d’autres aléas du foot ont dû user Sadran, comme la volatilité du marché, l’évolution du milieu sur le plan humain, où ce n’était plus le TFC des années Pitchouns. Là-dessus, je ne le juge pas et je ne lui en veux pas, je peux comprendre. Mais ça l’a poussé à faire des erreurs, et notamment à nommer des personnes de confiance qui n’étaient pas forcément les plus qualifiées.
Peut-être qu’il n’a plus le temps, ou qu’il ne s’est pas assez challengé. On tape beaucoup sur la cellule de recrutement, à juste titre, mais on devrait aussi avoir un directeur sportif, et le rôle de président n’est pas joué. Il n’y a pas non plus d’incarnation médiatique, ce qui ne rapproche ni le public, ni les médias, ni les partenaires."

Comment expliques-tu, avec tout ça, que Sadran n’ait pas déclaré clairement, avant cette année, que le club était à vendre ?
"Il a quand même fait appel à un cabinet d’audit il y a un moment maintenant. Après, si tu veux vendre, ce n’est pas en le disant à La Dépêche que ça va avancer. J’ai l’impression qu’il a une relation presque émotionnelle au TFC, c’est son club, il l’aime, mais parfois, il ne peut plus le voir en peinture. Ca l’attire autant que ça le repousse, et donc il envoie des signaux qui ne sont pas toujours très clairs."

Pour finir, je vais te demander un pronostic : en quelle année le TFC regoûtera-t-il à une coupe d’Europe ?
"Ce sera une année en 7. Ce sont souvent des années importantes pour le club : le TFC a été fondé en 1937 (il s’agit du premier TFC, disparu en… 1967, avant qu’un autre TFC ne voit le jour dans les années 1970, NDLR), on a éliminé Naples pendant la saison 1986-1987 et on accroche la Ligue des Champions en 2007. Donc on va dire 2027 ou 2037."

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