"A Bordeaux, tout le monde se demande quand le fonds d'investissement va partir"

Publié le 30 mai 2020 à 00:00 par Emmanuel Davila

Rachetés en 2018, les Girondins de Bordeaux sont devenus le seul club français à avoir un fonds d’investissement en tant qu’actionnaire majoritaire. En deux ans, King Street s’est fait beaucoup d’ennemis en Gironde. Pour mieux comprendre la situation et les parallèles possibles avec le rachat du TFC par RedBird, la rédaction du site LesViolets.Com a interrogé Nicolas Pietrelli, fondateur du site de supporters bordelais Web Girondins.

D’abord, peux-tu nous expliquer ce qui ne va pas à Bordeaux ?
"Déjà, il y a une rupture entre la direction, incarnée par le PDG Frédéric Longuépée, et les supporters au sens large. La communication entre lui et les Ultras Marines est rompue depuis longtemps et ça s’est accentué au fils des mois, sans que personne ne renie ses positions, au contraire. Les supporters formulent des critiques et mènent des actions concrètes, parfois provocatrices, et au lieu d’apaiser, le club accentue à chaque fois le fossé avec un communiqué. C’est comme ça depuis environ octobre. Des banderoles avaient été subtilisées face à Nîmes et le match avait été interrompu.
A ce moment-là, deux fonds d’investissement américains possédaient le club : King Street à 85% et GACP à 15%. En décembre 2019, c’est-à-dire en même temps que la colère des supporters, GACP est parti, King Street s’est retrouvé seul actionnaire. Longuépée a alors été conforté et est passé de président exécutif à PDG. Le problème, c’est que c’est un parachuté, qui ne connaît pas le contexte bordelais, qui ne marche que par le conflit et qui n’a de comptes à rendre qu’à King Street. Quant à King Street, on ne les connaît pas, on ne sait pas qui c’est. Ils ont dit à Longuépée : "tu te débrouilles". Quand M6 était propriétaire, De Tavernost venait parfois et on avait au moins un interlocuteur pour apaiser les choses. King Street n’a pas de visage."

King Street ne prend jamais la parole ?
"Non, ils ont des membres qui siègent au conseil d’administration mais on ne les voit pas, sauf en tribunes parfois. Ils se sont coupé des supporters mais aussi des anciens. Quand ils ont racheté, ils ont renouvelé tout le sportif, il ne reste quasiment personne. Dans l’administration, pareil. Beaucoup de dossiers sont aux prud’hommes. Les nouveaux ne connaissent pas la ville, beaucoup ne sont même pas français."

D’où vient la situation financière difficile du club ?
"Le club a un déficit d’environ 60 millions d’euros. Il y a eu beaucoup d’enrichissement personnel. Varela, à la tête du sportif sous GACP, vivait à la charge du club dans un hôtel de luxe. Il y a eu des transferts douteux impliquant le directeur sportif - qui a été soutenu par le président – et le directeur technique. Même pour Ramé, le seul ancien qui était resté, il y a des soupçons. Et l’entraîneur, Paulo Sousa, a négocié un intéressement à la revente des joueurs et touche un salaire énorme.
La masse salariale a augmenté de 11 millions, Longuépée touche 50 000 par mois, il y a des salaires à six chiffres dans l’administration, un staff pléthorique. Bordeaux, c’est 300 personnes, donc le double de Lyon. Koscielny a un contrat long à 280 000 euros mensuels. On a 40 joueurs sous contrat. On n’a pas le budget pour assumer tout ça."

Comment expliquer que des fonds d’investissement, qui visent la rentabilité à tout prix, engagent de telles dépenses ?
"Ils visaient l’augmentation des droits télé. Le club a été acheté assez cher, on parle de 100 millions d’euros. Ils sont venus faire du trading sans l’assumer. GACP n’avait que 15% du club mais King Street leur a laissé la gestion et le management. Ils ont été dupés, ils ont tout perdu dans l’affaire. Ce sont les gens en place qui se sont rincés. GACP, ce sont des escrocs. Ils sont partis comme des voleurs. King Street n’a jamais imaginé gérer le club tout seul au départ, et c’est pour ça qu’ils avaient délégué la gestion. Aujourd’hui, ils ne communiquent pas là-dessus parce que ça ne fait pas sérieux de s’être fait berner comme ça."

Ton club te semble être en danger ?
"Clairement. Si King Street dit stop, choisit de perdre les 100 millions qu’ils ont mis et dépose le bilan, c’est fini. On redémarrera en National 3. Nous sommes à la merci de leur décision. Mais on imagine qu’ils vont tenter d’assainir les comptes, quitte à vendre le club au rabais ensuite."

A leur arrivée, ont-ils assumé un projet à court-terme ou pensait-on qu’ils resteraient un moment ?
"Ils nous ont vendu du rêve, la Ligue des Champions en 3 ans, un investissement sur du moyen-terme, au moins pour 5 ans…"

Comment ont-ils été perçus par les supporters à l’époque ?
"Moi, j’ai voulu y croire, j’étais confiant. On n’était pas habitués aux fonds d’investissement en France, on n’avait pas de recul à ce moment-là. Il y avait aussi une certaine lassitude qui s’était installée avec M6. Je pense que M6 a fait une erreur avec le nouveau stade, avec un gros loyer à payer qui a plombé leurs ambitions et des mercatos ratés. Ils ont une grosse part de responsabilité dans cette déchéance. Aujourd’hui, quand tu parles de foot avec n’importe qui à Bordeaux, on te demande quand est-ce que les actionnaires et les dirigeants actuels vont partir. Sur notre site, on a fait un sondage : 90% souhaitent leur départ… Beaucoup d’anciens ont aussi pris la parole contre eux : Lizarazu, Dugarry, Obraniak, Trémoulinas… On a besoin de gens compétents et de connaisseurs du contexte bordelais et du foot."

Crois-tu qu’à Toulouse, dans des circonstances différentes, un fonds d’investissement puisse faire du bien au club ? Il y a l'exemple niçois.
"Je suis sceptique. A Nice, ils avaient Rivère, qui est un président exceptionnel qui concilie l’affectif, l’humain et le business. Au Milan AC, on voit qu’ils n’ont pas pu assumer la dette. Ça dépend des gens que tu mets en place. Il faudra un attachement local et ne pas se mettre Toulouse à dos. Et aujourd’hui, nous, on pourrait très bien tomber entre les mains d’un autre fonds d’investissement…"

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